L’amour est un mot occitan

 Croyez-le ou non, nos motivations pour venir dans le Lot n’étaient pas que la gastronomie et les beaux villages. On avait aussi une envie plus personnelle, qui était de découvrir un peu de culture occitane. Alors pourquoi cet intérêt particulier ?

C’est simple : l’occitan était la langue maternelle de mon grand-père. Il avait appris le français à l’école, cette bonne école républicaine où l’on punissait les enfants s’ils utilisaient une autre langue. Lorsqu’il est arrivé à Paris à l’âge de 16 ans, il a trouvé du travail à la Poste. Mais on trouvait qu’il avait trop d’accent et il fut affecté au tri – hors de question d’être en contact avec la clientèle avec ce mauvais français ! Quelques années ont passé, il a eu un fils (mon père, donc), à qui il n’a jamais appris sa langue maternelle. Au contraire, il l’a poussé à être bon à l’école, l’école républicaine, en mode méritocrate et compagnie.

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Je suppose qu’il continuait à parler occitan de temps en temps avec les copains aveyronnais montés à Paris comme lui. Et puis quand il rentrait au pays, mais ce n’était pas très souvent. Je me souviens de l’avoir entendu parler occitan quelquefois au téléphone avec des connaissances de son village. Un de ces moments marquants où, enfant, tu réalises que tes parents ou grands-parents sont aussi des personnes et que leur univers ne se limite pas à toi. C’était perturbant et fascinant à la fois. Une autre langue… Mon grand-père parle une autre langue…

En fait, beaucoup de nos grands-parents parlaient d’autres langues, que ce soit l’occitan, le breton, le basque, l’alsacien ou autre. Nos parents ne les ont pas apprises et nous-mêmes en ignorons tout.

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Et c’est comme ça que nous nous retrouvons un beau matin de septembre dans le village de Soulomès en compagnie d’un merveilleux passeur de culture pour une journée riche en émotions et en découvertes. Guilhem Boucher est animateur culturel pour l’association La Granja, qui promeut la culture occitane. Première (et agréable) surprise : il est plus jeune que nous – comme quoi cette culture n’est pas qu’une affaire de vieux de la vieille. Jeune, et surtout passionné, il passe ses journées à transmettre la langue, la musique et les traditions occitanes. Pour lui, parler occitan est même une question de bien-être. Il le parle autant qu’il peut, avec les anciens du village comme avec sa compagne.

D’ailleurs, on vous a préparé un petit extrait sonore de cette journée :

Il nous reçoit dans le local de son association. Dans les bibliothèques au mur se trouvent des livres en occitan bien sûr, des méthodes de langue, des CD, et les nombreuses publications de l’association. Ils font un travail remarquable de collecte orale et de parutions à la fois pointues et pédagogiques (et jolies, ce qui ne gâche rien). Autour d’un café, Guilhem nous raconte l’histoire de cette langue. En fait, pour bien la comprendre, il suffit de prendre à rebours tout ce qu’on nous a inculqué dans notre bonne éducation républicaine. Les poètes de la Pléiade, portés aux nues par les manuels de littérature ? Rien de moins que des génocidaires linguistiques aux yeux de Guilhem, avec leur culte de la pureté. La Révolution française ? L’apogée d’un jacobinisme qui n’aime pas les particularismes régionaux. Notre fameux universalisme ? Un concept fondé sur l’uniformité de la culture et de ses expressions.

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Tandis qu’il parle, le parallèle me frappe avec ce que la France a fait dans ses colonies. Toujours cette idée d’une culture supérieure et cette volonté d’anéantir les cultures locales et minoritaires. A tel point que la plupart des locuteurs (comme mon grand-père) ont fini par intégrer ce sentiment d’infériorité et adopter la culture dominante. Mais bien sûr l’Occitanie a ses héros, ses résistants, ceux qui ont préservé leur langue et leur littérature. Guilhem rappelle avec fierté que le premier écrivain français à recevoir le Prix Nobel de littérature a été Frédéric Mistral en 1904, pour un livre qui n’était pas écrit en français (Mirèio). Il parle du mouvement occitaniste, des écoles calandreta qui perpétuent l’enseignement de la langue. Ses yeux brillent lorsqu’il évoque les mouvements du Larzac des années 1970.

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Dans l’après-midi, il nous montre l’atelier de lutherie qui est à côté du local de l’association. Avec un autre passionné, il essaie de retrouver les instruments traditionnels de la région. Ils tâtonnent, bricolent eux-mêmes des anches pour des instruments à vent et des caisses de violons. Lors de soirées organisées par l’association, ils ressuscitent les airs et les danses des paysans d’autrefois. De retour dans son bureau, Guilhem nous donne un petit concert rien que pour nous. Avec ses violons, flûtes et cornemuses, avec sa voix, cet homme-orchestre nous fait voyager dans le temps et nous emmène dans l’atmosphère rurale que je retrouvais dans les tableaux de mon grand-père. Je me demande d’ailleurs si mon grand-père fredonnait ces airs, quand il était petit, dans son village. J’y entends la même simplicité, les mêmes éléments d’une vie rude et dépouillée.

A la fin de la journée, Guilhem (infatigable !) nous sort quelques références de livres pour approfondir la question. Il fouille dans sa bibliothèque et à un moment me tend un catalogue noir. « Tiens, c’est le coin de ton grand-père ça, Saint-Geniez d’Olt ! » J’ouvre, curieuse. C’est un genre d’annuaire avec des photos d’époque. Je cherche le village de mon grand-père, Sainte-Eulalie d’Olt, et je tombe sur d’anciennes photos de classe de l’école du village… je lis les noms, et tout à coup surgit celui de mon grand-père ! Il est là, avec ses camarades, l’air renfrogné et la mine triste, dans la cour de l’école républicaine… Je le reconnais un peu, la forme de son visage et sa carrure cubique (dont il était très fier). Une vraie émotion pour finir la journée !

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Mon grand-père au premier rang, cinquième en partant de la gauche

En fait, tout dans cette journée aura été question d’amour. L’amour communicatif de Guilhem pour sa langue et sa culture. L’amour que je porte à mon grand-père qui me pousse aujourd’hui à vouloir découvrir mes racines. Et d’ailleurs, savez-vous que le mot « amour » nous vient tout droit de l’occitan ? En français du nord, on disait « ameur ». Vous imaginez ? « Je suis tellement ameureuse de toi », « Tu es mon ameur », c’est quand même beaucoup moins beau ! La langue française serait tellement plus pauvre sans ce mot magnifique et plein de chaleur, non ?

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Pendant le déjeuner, Anna, de l’Office du tourisme du Lot, nous a rejoints. Guilhem et elle ont discuté de la manière d’intégrer la culture occitane dans l’offre touristique locale. Pour l’instant, la demande reste marginale, mais j’espère de tout mon cœur que les touristes qui viennent dans en Occitanie prendront conscience qu’outre sa gastronomie fabuleuse et ses villages superbes, la région a une culture vibrante, chaleureuse et authentique à offrir. Nous avons eu la chance d’en rencontrer l’un des meilleurs ambassadeurs, en tout cas !

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En savoir plus :


4 réflexions sur “L’amour est un mot occitan

  1. Mon père, 88 ans et lotois, a appris le français à l’école à 6 ans. Il a perdu son accent (50 ans à Paris, ça marque !) mais parle toujours très bien le patois avec ses vieux amis ou les plus anciens de sa famille. Ma mère, lotoise également, n’a jamais parlé patois mais le comprend. Moi, je ne le parle pas (et comprends à peine 2/3 mots), mais deux de mes enfants ont fait de l’occitan au collège. Mais il a fallu faire un choix entre occitan et latin, et le latin a gagné.
    Voilà comment une langue régionale se perd si facilement….

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    1. Mon grand-père a gardé son accent toute sa vie, malgré Paris !! Un bel accent chantant et rocailleux à la fois. Oui, nous sommes nombreux à partager cette histoire, c’est pour ça que ça nous tenait à coeur d’en savoir plus. Hélène, de son côté, raconte la même chose avec ses grands-parents bretons. C’est triste, c’est sûr, mais justement il faut saluer et soutenir quand on peut ceux qui font encore vivre ces belles cultures.

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